Voyance
Les professionnels de la voyance utilisent plusieurs stratagèmes pour tenter de nous convaincre de la réalité de leurs dons. Ils réussissent parfois à avoir l’air d’avoir raison. Et il n’est pas toujours facile de démontrer qu’ils ont tort. Je vous propose d’examiner les propos de l’astrologue québécoise Andrée D’Amour durant un récent débat télévisé de la série RDI 10 ans, animé par Bernard Drainville de Radio-Canada.
Mme D’Amour projette d’abord l’image d’une communicatrice chevronnée : voix claire et confiante, débit rapide et sympathique personnalité. Elle se décrit même, sans prétention dit-elle, « la meilleure astrologue… du point de vue de l’interprétation et de la vulgarisation de l’astrologie ». Durant les 25 minutes qu’a duré ce débat avec l’actuel président des Sceptiques du Québec, Daniel Picard, elle s’est servie d’arguments souvent fallacieux ou trompeurs. En voici quelques-uns.
Prétentions dégonflables
Mme D’Amour a prétendu, durant le débat, avoir annoncé précisément plusieurs événements tragiques dans le passé, pour ensuite - sans vraiment se rétracter - dévoiler une formulation beaucoup plus modeste. De plus, elle ne dégonfle sa prédiction initiale que si on lui demande d’en préciser la formulation exacte, la date et le lieu.
Par exemple, elle a tout d’abord déclaré avoir prédit exactement les événements tragiques du 11 septembre 2001 à New York. Questionnée par l’animateur sur la teneur exacte de sa prédiction, elle a dit qu’elle avait vu un « conflit armé et que ce serait toute une civilisation qui souffrirait des événements qui se passeraient alors ». La date qu’elle aurait donnée dans son livre aurait été le 6 août, et on aurait su plus tard que c’était la date présumée précise à laquelle le Pentagone aurait été averti de cette attaque. « C’est quand même étonnant ! », a-t-elle ajouté. C’est, à mon avis, plutôt vague, sans lieu précis, à la mauvaise date et parfaitement inutile.
Elle aurait également pressenti le tsunami du 26 décembre 2004 en Asie du Sud-Est, par ces mots : « J’espère et je souhaite qu’il ne s’agisse pas d’un revirement de l’axe planétaire ». Et elle ajoutait durant le débat : « Suite au tremblement de terre, l’axe de la terre a bougé de 2 degrés… c’est très important 2 degrés ! ». D’abord, selon les experts, l’axe de la terre n’a pas changé de 2 degrés, mais plutôt de 0,000002 degrés (soit un million de fois moins !), une infime quantité, beaucoup plus petite que les perturbations normales annuelles de l’axe de la terre. Ensuite, elle aurait donné au moins vingt dates pour cet événement, dont la plus proche aurait été le 7 décembre. De plus, ni le lieu, ni le type du désastre n’auraient été précisés. Elle a réussi beaucoup moins bien que notre gagnant du concours de prédictions pour l’année 2004, M. François Soulabaille. Celui-ci avait prédit : « Inondations en Asie du Sud-Est à l’automne ». Même si la date exacte était quelque peu devancée, le type de catastrophe et l’endroit général de la tragédie avaient été correctement prévus par notre sceptique.
Pour démontrer que ses prédictions peuvent être plus précises que celle du tsunami, Mme D’Amour est encore revenue sur sa prédiction d’un tremblement de terre au Québec, le 25 novembre 1988. La date exacte aurait été donnée deux ans d’avance. Mais quelle était donc la formulation exacte de ce prétendu succès ? Il devait être exceptionnel pour le rappeler 16 ans plus tard ! Claude Lafleur, dans le Québec sceptique no 29, cite l’énoncé de l’astrologue : « Un tremblement de terre est aussi possible, vers le 25 novembre (1988) quelque part dans les pays du Gémeaux ou du Sagittaire ». Ces signes représenteraient une trentaine de pays, répartis ici et là sur la terre, et dont seraient exclus le Québec, le Canada et les États-Unis. « Pays Cancer », se serait contredite plus tard l’astrologue, selon Claude Lafleur dans le Québec sceptique no 32-33, citant le Journal de Montréal. On aurait donc vaguement prédit un tremblement de terre quelque part dans le monde… mais pas au Québec.
Citations abusives
Une autre stratégie douteuse utilisée par les astrologues rencontre un certain succès auprès de la population en général. Et Mme D’Amour ne s’en prive pas ; elle l’a fait au moins deux fois durant le débat. Il s’agit de faussement ou abusivement citer des scientifiques reconnus pour tenter de démontrer que de grands noms sont favorables aux thèses astrologiques. Il faut préciser que l’argument d’autorité n’a pas beaucoup de poids, car de nombreuses « autorités » se sont trompées dans le passé – surtout dans un domaine en dehors de leurs compétences. L’appui d’une thèse par un scientifique reconnu pourrait pourtant signifier une certaine caution pour cette thèse, premièrement si cet appui est réel et deuxièmement, si cette thèse est soutenue par d’autres éminents scientifiques.
Mme D’Amour a d’abord attribué à Einstein cette citation : « J’ai étudié l’astrologie et j’ai beaucoup appris grâce à elle. » Elle alléguait que l’astrologie est basée sur les probabilités et les statistiques. Ce qui aurait mis Einstein « en furie », car ce dernier aimait les certitudes ; il aurait « laissé tomber un peu » l’étude de l’astrologie pour cette raison. Cette citation est très controversée. Denis Hamel démontre d’ailleurs dans ce numéro que cette citation est faussement attribuée à Einstein et retrace son origine dans un almanach publié en Allemagne, après le décès de ce dernier. Pourtant, Mme D’Amour persiste : « Cette citation a beau être contestée, je suis sûre qu’elle est vraie ! »
Elle a aussi cité Alexis Carrel, chirurgien français et Nobel de médecine en 1912. Il aurait dit : « Le préjugé le plus ignoble est de croire que l’on peut jeter le discrédit sur toute étude de la nature. » Et d’ajouter Mme D’Amour, « l’astrologue étudie les planètes, les étoiles fixes, le ciel – LA NATURE. » Donc, suggère-t-elle, critiquer l’astrologie, c’est dénigrer une science de LA NATURE ! Pourtant, le sujet d’étude choisi ne garantit pas la justesse d’une thèse, qui dépend plutôt de la méthode utilisée et de la rigueur de l’analyse. Alexis Carrel pensait sans doute à l’étude de la nature selon la méthode scientifique, et non pas à l’étude d’un domaine qui ne repose sur aucune base scientifique, telle l’astrologie.
Rigoureuse incohérence
Bien qu’elle aime faussement et abusivement citer d’éminents scientifiques pour donner une certaine crédibilité à l’astrologie, Mme D’Amour ne semble pas avoir une grande confiance en la méthode scientifique. Ces quelques paroles sauront vous convaincre : « Il n’y a rien de plus illogique que la logique. », « L’astrologie […] c’est autant rationnel qu’irrationnel, c’est yin et yang, c’est positif et négatif, c’est la matière et l’antimatière… », « la science met un frein à tout ce qui est l’imagination, tout ce qui est du domaine féminin de la vie. C’est extrêmement dommage. »
Voilà les énoncés avec lesquels elle se défend lorsqu’on lui reproche son manque de rigueur scientifique. D’un autre côté, lorsque cela fait son affaire, elle n’hésite pas à se prétendre scientifique : « L’astrologie est la plus belle des sciences humaines qui soit. » « C’est des calculs, l’astrologie », et cela n’a rien à voir avec le paranormal, ajoute-t-elle. Il faut reconnaître que ces propos sur la science manquent de cohérence.
Appel spiritualiste
Les astrologues (et les tenants du paranormal en général) invoquent souvent une spiritualité passe-partout pour attirer la sympathie. Mme D’Amour ne manquera pas d’y faire appel. Voici comment elle a décrit l’astrologie en tout début d’émission. « À la naissance […]le cerveau est exposé à toutes les influences extérieures, donc cosmiques et planétaires. Alors, il est complètement gravé par ça. […] L’âme s’incarnerait à ce moment-là – je trouve cela très intéressant. »
Elle ajoutera plus tard, en laissant entendre que les sceptiques sont de vilains matérialistes : « Vous faites abstraction de l’âme. La plupart des sceptiques ne croient pas en Dieu, ne croient pas en l’âme. » Elle s’égare même dans l’argument circulaire de la « première cause » : « Mais, je pense qu’il y a un esprit super qui veille sur nous et qui a planifié [tout] ça. Parce qu’on ne peut pas créer [à partir] de rien. »
Elle ira même chercher un surcroît de sympathie en mentionnant qu’elle fait encore aujourd’hui beaucoup de bénévolat, en donnant des consultations gratuites.
Que répondre à tout cela ? Je pense qu’il faut rappeler que le scepticisme touche toutes les croyances – religions incluses. Le sceptique tente de séparer ce qui fait partie des croyances, non soutenues par des faits démontrables, de ce qui fait partie des connaissances, soutenues par de nombreuses preuves vérifiables. Le président des Sceptiques, en se déclarant agnostique, confirma que, du moins intellectuellement, on doit suspendre son jugement quand aucun fait réel ne justifie une thèse.
Intégrité anecdotique
Comment peut-on vérifier les compétences d’un astrologue ? Car, a-t-elle reconnu, il y a des charlatans en astrologie, comme il y en a chez les médecins et chez les scientifiques. On reconnaît la compétence d’un astrologue, répond-elle, par « l’expérience personnelle. » « C’est le bouche à oreille. C’est l’intégrité de la personne. […] C’est quelqu’un qui connaît son métier, qui ne dit pas n’importe quoi, qui est responsable, qui a une conscience. » On voit que ses critères de compétence reposent surtout sur le caractère d’une personne, plutôt que sur les résultats obtenus à la suite de vérifications objectives.
Car, elle attribue son succès commercial à ses talents d’astrologue. « Si je n’avais pas un bon taux de succès, je ne serais plus astrologue depuis longtemps, je n’aurais pas autant de lecteurs. » Elle refuse pourtant tout protocole précis d’expérience qui en démontrerait scientifiquement la validité.
Prétentions vérifiables
On doit la croire sur parole : « Mais quand on a un Mars très fort, on est bâti solide et on est fait pour durer. On aime le sport, sinon on aime la sexualité de façon assez importante. Alors ça, ne venez pas me dire que ce n’est pas vrai, parce que je l’ai vu au moins 5000 fois depuis que je suis astrologue. » Évidemment, il y a peu de gens qui n’aiment ni le sport, ni la sexualité. Et je ne pense pas que ceux qui aiment ces activités ont tous un « Mars très fort ». À vérifier.
Elle semble même suggérer que l’on puisse déterminer la parenté par les signes astrologiques : « L’hérédité astrologique nous enseigne, hors de tout doute, qu’il y a un lien entre les parents et les enfants. Ça, personne ne peut le nier. Je le vois à l’œil nu. Je peux dire cet enfant-là a été adopté. Cet enfant-là n’est pas à vous. Ces deux-là sont à vous. » Voit-elle à l’œil nu la filiation par le biais du signe astrologique de chacun ? Se base-t-elle plutôt sur des ressemblances physiques, parfois trompeuses ? Voilà des prétentions qui se prêteraient assez facilement au défi sceptique…
Bienfaits douteux
À la question : faites-vous du bien aux gens ? Mme D’Amour répond : « Ils me le disent. Que voulez-vous de plus ? Mais pour eux, ils sont contents, ils sont heureux, ils font plus d’argent, ils sont plus en amour. » Toutes des prétentions difficilement vérifiables, surtout en proportion de celles qui n’auraient pas eu le même succès. On peut raisonnablement supposer que ceux qui la consultent ont confiance en elle et ne retiendront que les succès parmi les nombreuses prédictions vagues qu’elle leur annoncera. De plus, ceux qui n’y verront aucun succès ne communiqueront probablement pas avec elle pour le lui rappeler. Seule une étude objective de ses consultations pourrait déterminer son véritable taux de succès.
J’aimerais relever une autre prétention qui pourrait causer un tort certain, si on se fie à ses conseils. Elle dit : « Un beau Vénus avec un beau Mars qui correspondent, mais c’est l’amour. Alors que lorsqu’ils sont en guerre, ça ne durera pas. » Il me semble que deux personnes ne devraient pas rester ensemble ou se quitter sur la base de leur signe astrologique. De plus, elle conseille - et fréquemment ajoute-t-elle - aux hommes qui ont épouse et maîtresse laquelle ils devraient choisir. Elle court le risque inacceptable de briser des vies. De telles décisions devraient être prises après mûre réflexion sur les émotions véritables ressenties envers l’autre personne et les conséquences de son geste, sûrement pas sur la base des signes astrologiques.
Preuves insuffisantes
Quelles stratégies a utilisé le président des Sceptiques du Québec, Daniel Picard, pour contrer les affirmations de l’astrologue ? Il a tenté de démontrer que les preuves apportées par l’astrologue étaient déficientes, et que ses thèses étaient incohérentes. Il a aussi cité des études scientifiques qui soutiennent la thèse contraire.
Les preuves de prédictions réalisées, alléguées par l’astrologue, ne suffisent pas. Elles proviennent de l’interprétation abusive de prédictions vagues. A-t-elle prédit les attaques du 11 septembre à New York ? Non, simplement un conflit armé à la mauvaise date. A-t-elle prédit le tsunami du 26 décembre 2004 ? Non plus, elle a parlé d’un revirement de l’axe planétaire le 7 décembre.
La position des planètes à la naissance influence-t-elle le destin du nouveau-né ? Bien sûr que non, rétorqua Daniel Picard : « Il y a plus de chances que l’appareil scientifique qui émet un champ magnétique ait plus d’influence sur le bébé que Pluton, qui est à l’autre bout du système solaire ! ». Les forces que les physiciens ont étudiées ne peuvent rendre compte de cette présumée influence, ajoute-t-il.
Études contradictoires
De nombreuses études démontrent le contraire de ce qu’affirme l’astrologue. Le sceptique en a cité plusieurs. D’entrée de jeu, il cita le taux de succès marginal de 30 % des prédictions astrologiques. Les sceptiques obtiennent un taux de succès comparable en choisissant leurs prédictions de catastrophes avec des dards lancés sur des cibles représentant le type, le lieu et la date d’un événement.
Pour contrer la prétendue influence des signes astrologiques sur le succès en amour, le sceptique décrivit une étude d’un psychologue de l’Université du Michigan. Celui-ci avait analysé 2978 couples mariés et 478 couples divorcés. « Pour les hommes et les femmes de signes compatibles ou incompatibles, il n’y avait aucune corrélation », a-t-il affirmé. Aucun lien avec le fait qu’ils soient toujours mariés ou divorcés ! Il a aussi rappelé que « l’effet Mars », allégué par les astrologues et soutenu originellement par une étude du psychologue français Michel Gauquelin, avait été complètement rejeté par une étude ultérieure du magazine français Science et Vie. Daniel Picard précisa les résultats officiels. Parmi 1066 grands sportifs, 200 (soit 18,8 %) étaient en positions 1 et 4 de Mars (présumées effectives). Pour la population en général, c’est 18,2 %. Presque exactement la même chose. Donc, pas d’effet Mars, pas d’autres effets planétaires non plus…
Conclusions
Durant le débat, l’astrologue Andrée D’Amour a utilisé tous les stratagèmes de son répertoire pour donner l’impression que, malgré les objections, l’astrologie conserve une certaine validité : prétentions en apparence extraordinaires, citations attribuées à de grands scientifiques, preuves anecdotiques. Elle démontra qu’elle possède aussi une grande expérience des médias ; elle sait comment prendre la parole et la conserver ; elle parla presque deux fois plus longuement que le sceptique.
Pourtant, dès le début de la confrontation, les arguments du sceptique l’ont mise sur la défensive. Elle n’a jamais été à court de réparties… mais, elle n’a pas eu l’air d’avoir raison bien longtemps. Les commentaires du sceptique l’ont plus d’une fois désarçonnée. Il démontra l’imprécision de ses prédictions, l’incohérence des principes astrologiques avec les lois physiques et cita de nombreuses études objectives qui étayent, chiffres à l’appui, les insuffisances de l’astrologie.
L’astrologue a, tout au long de l’émission, semblé défendre seule une cause perdue. Le documentaire en début d’émission présentait favorablement des sceptiques français bien connus. L’animateur a constamment mis en doute les affirmations de l’astrologue. Et le président des Sceptiques du Québec a vigoureusement contesté ses déclarations. Elle a même admis se sentir piégée. En somme, pour cette fois, l’astrologue n’a même pas eu l’air d’avoir raison.