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Essai de Claude M. J. Braun - Éditions Michel Brûlé, 2010, 467 pages - Compte-rendu de Louis Dubé
On pourrait penser qu’avant la Révolution tranquille de 1960, le catholicisme dominait presque sans opposition la société québécoise. Dans son ouvrage sur l’histoire de l’athéisme au Québec, Claude Braun, professeur de psychologie, démontre que cela n’était pas le cas. Il raconte l’histoire de nombreuses personnalités – certaines bien connues – qui ont offert une résistance continue à la pensée unique religieuse. Ces libres-penseurs ont joué un rôle important dans l’évolution intellectuelle et sociale de la société québécoise. Ils en influencent notablement le cours encore aujourd’hui.
L’essai de Claude Braun ne se borne pas à identifier et à tracer le parcours de grands athées d’ici. Il procède à une explication élaborée de ce que sont, à son avis, la philosophie, l’éthique et l’humanisme athées. Il célèbre ensuite l’athéisme dans la littérature, la poésie, la chanson et le cinéma québécois, avant de décrire une vingtaine d’athées « transcendants » du Québec, dont cinq sont toujours vivants. Vient ensuite une brève histoire de la militance athée et laïque au Québec. Claude Braun termine son exposé en précisant ce que les athées « réclament pour eux-mêmes et le reste de la population ». Une cinquantaine de pages en annexe sur divers mouvements, parfois reliés de loin à l’athéisme, terminent l’ouvrage.
Cinq cents pages sur l’athéisme et ses acteurs principaux au Québec ne se résument pas dans les quelques centaines de mots d’un compte-rendu critique. Certains thèmes, choisis ici pour leur pertinence, inciteront sans doute le lecteur à consulter l’ouvrage.
Éloge du dieu hasard
Claude Braun estime que l’athéisme est une incroyance et une croyance : incroyance au regard des religions dogmatiques et irrationnelles, croyance en la non-existence de Dieu et de l’âme. Sans preuve suffisante, l’athée nie l’existence de Dieu et soutient que l’âme (ou l’esprit) provient de la matière, même sans en connaître le mécanisme silencieux. Il prend parti pour le matériel et la raison, ce qu’il peut voir et comprendre.
Le monde aurait pu être ou ne pas être. Il est et n’est pas à la fois : une « balance cosmique nulle », ajoute Claude Braun. Le hasard l’a fait naître tel qu’il est. Le hasard a permis à l’Univers de se développer jusqu’à nous de façon imprévisible et sans que l’avènement de l’Homme n’ait été ni prévu ni nécessaire. Seule notre raison peut nous permettre d’en comprendre les mécanismes pour influer sur le cours des événements. Il n’y a sûrement pas de plan directeur, ce que certains croyants nomment le « dessein intelligent ».
Éthiques athées
L’auteur consacre un chapitre aux éthiques athées. Il passe brièvement en revue les plus connues : hédonisme, utilitarisme, naturalisme, évolutionnisme, relativisme, nihilisme, personnalisme, et existentialisme. Il réserve un chapitre plus long pour celle qu’il préfère : l’humanisme.
Claude Braun soutient la thèse que les athées sont au moins aussi moraux que les croyants – peut-être même plus. Constatant les insuffisances des éthiques religieuses dogmatiques, les philosophes athées n’ont-ils pas, au cours des siècles, exploré diverses façons d’aborder l’éthique ?
Les éthiques religieuses s’adressent à la moralité primaire infantile « hétéronome » des humains : elles prescrivent un grand nombre d’interdits, suivis de punitions en cas d’infraction. Les éthiques athées, au contraire, font appel à la raison morale d’adultes « autonomes » qui choisissent les comportements (ou, à tout le moins, les discours) qu’ils jugent bénéfiques à la vie en société.
L’humanisme ne peut d’ailleurs être qu’athée, affirme Claude Braun, car il pose l’humain comme valeur suprême – sans référence à des normes dites « surnaturelles » provenant de prophètes autoproclamés, d’aujourd’hui ou d’hier.
Arts athées
La section centrale du livre aborde l’athéisme au Québec par l’art de certains écrivains, poètes, cinéastes et chansonniers vraisemblablement athées. Malgré une censure ecclésiastique sévère et omniprésente, ils ont réussi à faire connaître leurs réalisations au grand public. Les personnages athées de leurs œuvres présentent leur vision du monde sous le couvert d’un récit fictif.
Les analyses de Claude Braun du cinéma, de la poésie et des chansonniers québécois m’ont semblé un peu trop sommaires, peut-être par contrainte d’espace. À mon avis, elles ne font pas justice à la richesse et à la diversité des œuvres relatant l’incroyance.
Cette section se termine par une liste d’environ 140 célébrités athées ou agnostiques du Québec du domaine des arts, de la culture et de la politique, ainsi que des sciences. Des célébrités des mêmes domaines dans le monde entier leur sont juxtaposées. Cette liste, nécessairement partielle, reflète les choix particuliers de son auteur.
Histoire de l’athéisme
L’originalité de l’essai de Claude Braun réside sans doute dans sa description fouillée et éloquente des luttes de libres-penseurs des XIXe et XXe siècles pour faire avancer la cause de la laïcité au Québec. Tous ne furent sans doute pas des athées déclarés ; plusieurs étaient même sans doute déistes. Mais, tous militaient pour une relâche de l’emprise du clergé sur la société québécoise et, ultimement, pour une nette séparation de l’Église et de l’État.
Presque tous les athées présentés sont d’allégeance humaniste sociale-démocrate. Ils n’ont pas nécessairement vécu toute leur vie au Québec, ni n’y sont d’ailleurs obligatoirement nés. Claude Braun les décrit avec passion et admiration. Ce qui ne l’empêche pas de mentionner, à l’occasion, certaines de leurs faiblesses. L’auteur a choisi 20 athées « transcendants », dont le tableau suivant dresse la liste.
Militance athée
Claude Braun termine son essai par une brève histoire des luttes pour la laïcité au Québec et en exposant ses souhaits de continuation. Il retrace, dans un tableau chronologique de quinze pages, les événements qui ont marqué ces luttes de 1682 à 2009. Ce survol permet toutefois de bien saisir la lente évolution du Québec vers la laïcité, retardée par les constantes pressions réactionnaires de l’Église catholique. Cette dernière s’est opposée vivement à l’érosion de son pouvoir sur la société québécoise.
Mentionnons son opposition : au vote des femmes (1905), à la laïcisation du système scolaire (1905), aux bibliothèques publiques (1908), au vote des femmes accordé aux élections fédérales (1919), à l’ouverture d’un compte en banque pour les femmes (1934), au vote des femmes accordé aux élections provinciales (1940), à la contraception et à l’avortement – légalisés en 1959, à l’abolition de la peine de mort (1976), à la déconfessionnalisation du système scolaire (1997), au mariage gai (1999), à la reproduction assistée gratuite (2008).
Selon l’auteur, il reste encore beaucoup de progrès à faire pour que les athées soient reconnus comme des personnes à part entière au Québec. Il estime qu’ils continuent d’être ignorés, et même assez souvent bafoués. Pour y remédier, Braun prône une meilleure éducation scientifique au niveau secondaire, spécifiquement : l’enseignement de la sexualité pour réduire les grossesses non désirées, les avortements et les maladies vénériennes ; l’enseignement scientifique de la biologie pour résister aux attaques des créationnistes ; l’enseignement de la cosmologie moderne pour contrer les fables religieuses de la création de l’Univers.
Commentaires
Certaines thèses soutenues par l’auteur méritent, à mon avis, d’être réexaminées. En voici quelques exemples qui me sont venus à l’esprit à la lecture du livre Québec athée.
Victimes d’ostracisme ?
Pourquoi un livre sur l’athéisme ? Pour redorer le blason de ces mal-aimés, répond Claude Braun. Aux États-Unis, les athées seraient cotés au plus bas. Le sont-ils autant au Québec ? Il est vrai que, dans certains cercles, les athées n’ont pas bonne presse. Selon le Ministère de l’Éducation, le mot « athée » a même un sens beaucoup trop péjoratif pour paraître noir sur blanc dans un manuel scolaire du nouveau cours Éthique et culture religieuse.
On peut toutefois se demander s’ils subissent, en général aujourd’hui au Québec, une réelle discrimination. Après tout, les convictions philosophiques ou religieuses demeurent habituellement du domaine privé. Peu de gens s’y intéressent vraiment et la plupart sont relativement ouverts aux autres approches... Dans les relations humaines, la cordialité, l’empathie et l’honnêteté ne comptent-elles pas beaucoup plus que la position philosophique ?
Sans doute, un grand nombre d’athées ne s’affichent pas en tant que tel sur la place publique… Mais, est-ce vraiment par crainte de représailles ? La plupart des gens préfèrent garder privées leurs convictions religieuses. En partie pour ne pas froisser le voisin qui ne partage peut-être pas les mêmes convictions. On peut aussi facilement voir ceux qui vont à l’église, mais pas ceux qui n’y vont pas – d’où le peu de visibilité des athées qui, de plus, ne portent pas de signes ostentatoires dévoilant leur option philosophique. Ils se fondent facilement dans la majorité non pratiquante.
Différences fondamentales ?
Claude Braun soutient que l’athée vit plus intensément que le croyant, car il sait qu’il n’a qu’une vie à vivre. Ses choix politiques seraient aussi très différents de ceux des croyants, car leurs valeurs sont aux « antipodes », affirme-t-il. L’athéisme, fortifié par une morale « naturelle », rendrait, entre autres, le racisme « intolérable » et conduirait à l’émancipation des minorités ethniques. Selon Claude Braun, les vertus théologales du christianisme (foi, espérance et charité) favorisent un immobilisme social total ; l’athéisme, au contraire, représente « analyse critique, progrès et justice ».
La nature humaine serait-elle à ce point transformée par l’athéisme qu’elle ferait d’un athée un être nécessairement moralement supérieur ? On pourrait en douter… Dans la vie de tous les jours, les honnêtes citoyens obéissent aux lois et se servent de leur raison pour choisir l’option à leurs yeux la plus profitable, en tenant compte des besoins des autres. Le manque d’informations, les préjugés, les conflits d’intérêts et les erreurs de jugement nous guettent tous autant que nous sommes.
Il faut cependant reconnaître que certains groupes font parfois reposer leurs évaluations morales sur l’interprétation de textes sacrés considérés absolument véridiques. Les débats sur la contraception, l’avortement, l’euthanasie ou l’homosexualité, entre autres, deviennent des dialogues de sourds s’ils ne se fondent pas sur les faits et la raison.
Interprétations hâtives
Un certain nombre d’affirmations de l’auteur m’ont aussi fait sourciller. Comme celle de mentionner l’écrivain Yann Martel (Histoire de Pi) en tant que « compatriote athée ». Yann Martel a pourtant clairement soutenu que, lorsque nous sommes très malades en soins palliatifs, il est souhaitable de croire qu’un être transcendant nous aime et que nous faisons partie d’un grand plan cosmique. Voilà qui n’est sûrement pas une position athée !
Claude Braun prend aussi nommément à partie certains athées québécois. A-t-il bien interprété leurs propos ? Par exemple, l’historien des sciences Yves Gingras soutient que les sciences conduisent au « désenchantement du monde », en opposition à la vision religieuse enchanteresse d’un ange gardien protecteur ou d’une vie éternelle au paradis. Cela ne signifie pas qu’il refuse à la science l’émerveillement de la découverte de la réalité matérielle, comme le considère Claude Braun. Bien au contraire, c’est l’enchantement trompeur que Yves Gingras dénonce.
Claude Braun donne aussi en exemple les Tibétains comme peuple « sans concept de Dieu ». Le bouddhisme tibétain repose pourtant sur la croyance en une réincarnation heureuse pour ceux qui ont mené une « bonne » vie et malheureuse dans le cas contraire. Qui donc s’occupe du système de rétribution dans une autre vie, sinon quelque obscure divinité ? Et pour qui donc les bouddhistes tibétains pratiquants font-ils tourner leur « moulin à prières » ?
Instructif et personnel
Le livre de Claude Braun contient une mine d’informations sur l’athéisme au Québec. L’auteur y décrit les grandes réalisations d’une vingtaine d’athées québécois de la fin du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui dans des mini biographies révélatrices. Il dresse la liste de plus d’une centaine d’autres célébrités, athées ou agnostiques, œuvrant dans les domaines scientifique, politique et artistique. Il présente une chronologie minutieuse des « moments forts » de l’athéisme et de la laïcité au cours des trois derniers siècles.
Si vous doutiez du nombre et de la notoriété des athées qui ont façonné la société québécoise, vous en serez agréablement instruits. Si vous êtes athées, vous vous réjouirez d’être en aussi bonne compagnie. Par contre, la vision de l’athéisme présentée par l’auteur vous paraîtra sans doute très personnelle. Elle ne reflète pas la grande diversité philosophique des héros athées célébrés dans les pages de son livre.