Scepticisme
Le scepticisme ne protège pas ses adeptes des pièges sournois de l’idéologie. Seule la prise de conscience que nous sommes tous sujets à l’une ou l’autre dérive idéologique nous évitera le repli d’un dogmatisme paralysant.
Personne n’aime se faire traiter d’idéologue. Cette appellation sert souvent à désigner un individu atteint de folie doctrinaire – tellement assuré de détenir la vérité qu’il se croit en droit de l’imposer à tous. Aucun argument ne le fera changer d’avis ; les objections soulevées lui apparaîtront sans valeur ou non pertinentes. Il voit le monde à travers un prisme idéologique qui déforme la réalité et la moule aux dogmes qui l’animent.
Un cas d’idéologie absolutiste vient rapidement à l’esprit : le créationnisme, présumé scientifique. Cette doctrine prétend que tous les êtres vivants ont été créés en espèces séparées et immuables il y a moins de 10 000 ans, tel que cela est décrit dans la Bible. Pourtant, d’innombrables preuves du contraire, accumulées durant les 150 dernières années, soutiennent la théorie opposée, soit l’évolution des espèces à partir d’organismes unicellulaires au cours de centaines de millions d’années.
Les créationnistes nient la validité de toutes les preuves de l’évolution, pourtant soutenues par l’ensemble de la communauté scientifique : les méthodes de datation radiométriques sont considérées comme erronées, la dérive des continents découle d’un catastrophisme récent, les inutiles organes vestigiaux remplissent une fonction mineure mais réelle, etc. Les créationnistes souscrivent mordicus à une lecture littérale de la Bible qui affirme que Dieu a créé chaque espèce séparément il y a seulement quelques milliers d’années.
Vision simplificatrice
Le créationnisme représente un cas patent de refus de preuves solidement établies pour des raisons purement idéologiques. Par ailleurs, lorsque la science ne s’oppose pas directement à leur idéologie, les créationnistes en accepteront vraisemblablement les conclusions.
Il y a toutefois un grand nombre de phénomènes complexes que la science ne comprend pas clairement ou dont les paramètres sont extrêmement nombreux. Plusieurs interprétations des faits sont alors possibles et elles auront tendance à s’aligner selon les présupposés idéologiques de chacun. Pensons aux grands débats sur les causes du réchauffement climatique et aux interminables controverses sur le meilleur système économique ou politique.
L’idéologie choisie privilégie une certaine vision simplificatrice du monde. Elle offre une direction particulière à la recherche de solutions à des problèmes difficiles aux répercussions souvent imprévisibles. Cependant, elle ne devrait pas se soustraire à la corroboration essentielle des faits – dans les limites du possible.
Force motivationnelle
Certaines questions indécidables trouvent aussi, dans une réponse idéologique spécifique, une structure de pensée qui permet de donner un sens au monde. Les croyants religieux découvriront peut-être ce sens dans la confiance en la bonté de Dieu. Les incroyants pourront fonder leur action sur le louable objectif du bien-être de l’humanité. Ces décisions personnelles ne trouveront pas de justification absolue.
De tels principes de nature idéologique aident pourtant à guider l’action. Ils pourraient aussi servir de force motivationnelle. Ils empêchent également de tomber dans un relativisme moral où tout comportement n’est en lui-même ni bon ni mauvais, ou pire encore, de sombrer dans le nihilisme total où plus rien n’a d’importance, sinon l’affirmation égocentrique des pulsions.
Ces conceptions, visant le bien de l’humanité, pourront être jugées raisonnables par l’ensemble des gens selon qu’elles favorisent ou non une vie harmonieuse en société, et entre les sociétés. Elles ne trouveront leur justification que dans les conséquences globales des gestes qu’elles auront suscités.
Néanmoins, les êtres humains ne s'accordent pas facilement sur ce qui constitue le bien général (ou le moindre mal) et sur les façons d'y arriver. Aussi, se raccrochent-ils à l'une ou l'autre idéologie.
Symptômes évocateurs
Les idéologies déjouent subtilement notre vigilance critique. Elles filtrent les faits et les arguments pour ne retenir que ceux qui soutiennent notre thèse favorite. Un attachement émotionnel ou intéressé renforcera le choix déjà arrêté. À cela s’ajoute une paresse intellectuelle naturelle.
Certains signes nous invitent à la prudence. Si nous sommes sous l’emprise d’une idée géniale qui semble avoir réponse à tout, sa brillance nous aveugle assurément. Si nous avons tendance à diaboliser l’adversaire, ses objections ont sans doute visé juste. Si nous croyons que tout le monde est contre nous, la conspiration alléguée se révélera illusoire. Si nous faisons appel aux sentiments ou au ressentiment pour convaincre, nous tentons probablement de masquer une insuffisance de preuves.
Attention aussi aux thèses non réfutables, leur faiblesse réside justement dans le fait qu’on ne peut les démontrer fausses – ni d’ailleurs vraies. D’autre part, les visions utopistes d’une société future idéalisée ne tiennent évidemment pas compte de la complexité des phénomènes naturels ni des réactions humaines souvent imprévisibles.
Rejet personnel
On peut aussi abandonner une idéologie pour des motifs personnels mineurs, sans avoir réellement rejeté la croyance fondamentale sous-jacente. Roland Dussault (1), ex-député, a récemment quitté le mouvement raëlien parce qu’il s’est progressivement aperçu, au cours de 19 ans d’adhérence au mouvement, que Raël mentait sur ses vrais objectifs.
Par exemple, tout en prétendant préparer la venue d’une race supérieure d’extraterrestres, le fondateur du mouvement tarde à construire une ambassade pour les accueillir. L’argent recueilli dans ce but (estimé à 10 millions $) – ou ce qu’il en reste – dormirait toujours dans un compte secret.
Autre exemple, les sommes demandées pour cloner des bébés humains (estimées à 20 millions $) n’ont vraisemblablement pas encore servi. Raël prétend que son équipe de biologistes a réussi à cloner le premier humain. Dussault en doute – il n’y a toujours aucune preuve de ces réalisations huit ans plus tard ! Le gourou aurait donc effrontément menti à la communauté internationale.
Selon Dussault, Raël n’aurait fondé un mouvement religieux que pour s’enrichir et profiter de la vie aux dépens de ses membres. Lorsqu’il en a été persuadé, il a quitté le mouvement. Toutefois, il ne semble jamais avoir sérieusement remis en doute ses mythes fondateurs.
Raël raconte qu’il a rencontré des extraterrestres sur une montagne où ils avaient atterri en soucoupe volante. Ils lui ont dit avoir formé la Pangée au moyen de fortes explosions qui auraient soulevé de la matière du fond de l’océan global pour former un continent unique. Ils lui ont aussi appris qu’ils avaient façonné toute vie sur Terre par de complexes manipulations génétiques dans d’immenses laboratoires dirigés par de brillants savants extraterrestres. Et toutes ces prouesses, il y a à peine 25 000 ans !
Discours totalement faux ! Les continents reposent sur d’immenses plaques tectoniques glissant difficilement les unes sous les autres ; ils ne peuvent avoir dérivé sur des milliers de kilomètres en moins de 25 000 ans. La datation radiométrique confirme l’âge de millions de fossiles d’organismes vivants s’échelonnant sur des milliards d’années.
Raël a très certainement menti sur sa présumée rencontre avec des extraterrestres. Ce qu’il raconte qu’ils lui auraient dit est manifestement faux. Ces énormes mensonges sont connus de nombreux raëliens qui, pourtant, affectent encore d’y croire. Ils n’apparaissent d’ailleurs pas importants à Roland Dussault, qui ne les mentionne jamais. Il a quitté le mouvement raëlien pour d’autres raisons, à mon avis, bien moins importantes. Il croit toujours à la venue d’extraterrestres ; sauf qu’il pense que Raël en profite malhonnêtement et abusivement. Il a rejeté le messager, mais il semble toujours vaguement adhérer au message.
Acceptation bienséante
Une idéologie admirable ne justifie pas non plus que l’on mente en son nom ni qu’on néglige certains faits qui en diminueraient la portée. L’exemple de certains biais idéologiques de Stephen J. Gould (2) illustre bien les dangers de la falsification en faveur d’un objectif jugé louable. Dans son populaire essai La mal-mesure de l’homme, Gould discrédite globalement les tentatives de mesurer l'efficience intellectuelle.
Ce paléontologue réputé nie la validité des tests de quotient intellectuel, notamment lorsqu'ils comparent des ethnies différentes. Pourtant, des vérifications minutieuses effectuées depuis une quarantaine d'années par les psychométriciens confirment la validité prédictive des tests de Q.I. Indépendamment de l'ethnie du répondant, un plus haut Q.I. permet de prédire une plus grande probabilité de réussite scolaire et occupationnelle. Et un plus bas Q.I. permet de prédire une plus faible probabilité de réussite scolaire et occupationnelle. Selon Larivée et Thiriart (3), la validité prédictive probabiliste de ces tests est bien établie.
Or des différences, partiellement irréductibles, entre certains groupes ethniques ont été observées à répétition au fil des générations (4). L'argument final des adversaires des tests de Q.I. consiste alors à traiter ces résultats scientifiques de racistes. Ces convaincus idéologiques de l'égalité absolue entre tous les groupes humains nient l'existence d’une réalité politiquement déplaisante.
Si l’on vise à tout prix l’harmonie entre les races, on sera tenté de minimiser les différences d’intelligence moyenne observées entre certains groupes. Toutefois, à mon avis, on perd toujours une liberté d’action en déformant la réalité. Lorsqu’il y a un problème à résoudre, il est préférable de le cerner aussi précisément que possible pour trouver la solution appropriée.
Gould a sans doute aussi suivi un principe semblable d’harmonie dans son livre Rocks of Ages. Il y défend la thèse que science et religion sont deux magistères séparés qui perdent chacun toute validité sur le terrain de l’autre. La science s’occupe du fonctionnement du monde, la religion s’occupe de moralité et de spiritualité. Étant donné que la grande majorité des Américains est croyante, la position de Gould évite l’affrontement entre les conceptions scientifique et religieuse du monde – surtout que la majorité des scientifiques se définit comme incroyante (comme l’était Gould lui-même).
À mon avis, la religion doit soumettre à la critique scientifique ses affirmations sur la réalité et ses prétentions vérifiables, qu’elles soient miraculeuses, cosmologiques ou morales. C’est la seule façon raisonnable de distinguer le vrai du faux parmi les innombrables déclarations, doctrines et règles de conduite qu’elles proposent.
Intolérance idéologique
Les religions fondamentalistes représentent justement le système idéologique par excellence. Chacune soutient un certain nombre de dogmes absolus, puisque provenant de source présumée divine. De nature générale, ces dogmes sont interprétés par une hiérarchie ecclésiale autoproclamée compétente qui en distille des règles de vie pratiques que doivent aveuglément suivre les adeptes sous peine de sévères punitions.
Elles souffrent donc de toutes les caractéristiques de l’idéologie radicale. Les dogmes religieux ne peuvent être mis en doute. Leur origine divine ne peut être contestée. Leur pensée unique ne tolère aucune divergence. Incohérences et contradictions seront rationalisées d’autorité. Elles jetteront anathèmes et fatwas sur les dissidents. Elles s’imagineront facilement persécutées. Faute de preuve, elles feront appel aux émotions pour convaincre.
Certaines idéologies politiques ont aussi pu être détournées par des opportunistes avides de pouvoir. L’histoire récente du nazisme et du stalinisme en donne des exemples désolants. Nationalisme et communisme ont servi à justifier les pires atrocités. Les philosophies politiques, tant conservatrices que libérales, observées sans compromis, peuvent aussi conduire à des erreurs monumentales. La complexité du réel ne se prête pas à des règles simples.
Divisions artificielles
L’idéologie répond aussi à un besoin humain fondamental : celui de faire partie de la tribu. On a tendance à imiter les autres, à ne pas sortir de la norme. Si une façon de voir les choses semble faire consensus, la plupart des gens s’y conformeront. Car à trop s’écarter de la position dominante, on risque le rejet du groupe qui n’acceptera pas une déviation majeure de l’orthodoxie régnante.
En rassemblant les gens dans une même collectivité, l’idéologie peut les rendre méfiants de ceux qui pensent autrement. Les divisions idéologiques sont fréquentes. Pensons au climat de suspicion qui règne entre musulmans chiites et sunnites en Irak, entre chrétiens catholiques et protestants en Irlande du Nord, entre communistes et capitalistes aux États-Unis ou encore entre « écolos » et « pollueurs » en Occident.
L’hostilité envers les autres groupes constitue un danger important provenant d’une nette division idéologique. Malheureusement, on en vient souvent à considérer les membres d’autres idéologies comme des sous-humains qui ne méritent ni respect ni considération. Pourtant, les humains sont tous fondamentalement semblables. Leur aspiration à une vie harmonieuse et agréable les caractérise naturellement tous.
Confiance provisoire
Pour progresser efficacement vers une meilleure compréhension du monde, il semble bien que nous ne puissions éviter de nous appuyer sur certaines idéologies. En philosophie, rationalisme, empirisme ou idéalisme serviront de guide. En politique, conservatisme, libéralisme ou socialisme fourniront des grilles interprétatives d’analyse pertinente.
Toutefois, de nombreux dangers nous guettent si nous croyons infaillibles leurs visions simplistes du monde. Car les idéologies ont tendance à ne retenir que les faits qui les confirment. Elles imposent une position dominante, sous peine de rejet du groupe. Elles divisent le monde entre ceux qui sont fidèles à leurs principes idéologiques et les autres, jugés dépravés.
L’utilité de l’idéologie ne va pas au-delà d’un complément général à la réflexion. Son assurance complaisante doit être confrontée aux faits – à tous les faits.
P.S. Je remercie François Filiatrault et Philippe Thiriart, corédacteurs du Québec sceptique, pour leurs commentaires et suggestions.
Notes
1. Québec sceptique no. 73 pages 64-68.
2. Québec sceptique no. 73 pages 19-30.
3. Québec sceptique no. 73 page17, note 1.
4. Québec sceptique no. 73 pages 13-18.