Santé
La plupart des guérisseurs croient vraiment posséder un don surnaturel qui leur permet d’améliorer la santé de leurs patients. Ils n’en connaissent ni l’origine ni le mécanisme, mais les nombreux succès apparents de leurs interventions leur confirment, chaque jour, qu’ils possèdent incontestablement le don de guérir. Toutefois, peu ont le courage de soumettre leur don à une vérification objective. Compte-rendu d’une rencontre avec un « rebouteur » qui pensait pouvoir relever ce défi.
Depuis plus de vingt ans, l’association des Sceptiques du Québec offre, en vain, une somme substantielle à qui pourra démontrer qu’il possède un pouvoir paranormal. Télépathie et clairvoyance comptent parmi les dons les plus revendiqués. La guérison par la pensée est aussi fréquemment alléguée. Récemment, un guérisseur s’est soumis à un test préliminaire formel dans le cadre du défi Sceptique lancé à tous les champions du paranormal. Précisons que le test préliminaire précède le test final pour lequel 10 000 $ sont aujourd’hui mis en jeu.
Allongement de jambe
Ce guérisseur-rebouteur prétendait pouvoir allonger par la pensée une jambe anormalement courte. Rappelons que presque tout le monde a une jambe légèrement plus courte que l’autre. On estime que cette variation est de un à neuf millimètres en moyenne. Muscles, cartilages et position du squelette pallient facilement cette inégalité mineure pour produire une démarche essentiellement normale chez la plupart des gens.
Une différence substantielle de longueur de jambe devra donc être observée pour qu’un allongement soit objectivement mesurable. Une scanographie du squelette inférieur pourrait aussi déceler une petite différence de longueur des jambes. Toutefois, à moins que l’expérience ne se passe en clinique, il faudrait se déplacer pour faire une radiographie avant et après l’intervention du guérisseur. Cela occasionnera nécessairement plus de temps et plus d’argent consacré à l’expérience.
Premier test non concluant
La première étape de vérification d’un don consiste à examiner sommairement si la prétention repose sur au moins une apparence de fondement. Dans une première entrevue, le guérisseur affirme pouvoir allonger sur-le-champ la jambe de n’importe quelle personne. Un des deux investigateurs présents se lève prestement et déambule dans la pièce en demandant au guérisseur si ses jambes sont de même longueur. Le guérisseur note qu’une des deux jambes (la gauche) de l’expérimentateur est plus courte que l’autre (de quelques millimètres) et il se dit prêt à l’allonger.
L’expérimentateur se couche alors sur le dos. Le guérisseur touche légèrement les hanches du sujet et ses malléoles (à la hauteur des chevilles). Soulevant la jambe gauche du sujet, il déclare qu’elle est maintenant allongée et de la même longueur que la jambe droite. Malheureusement, le sujet n’a rien ressenti et le deuxième expérimentateur ne peut apprécier un changement de longueur aussi minime.
Échec au deuxième test
Guérisseur et expérimentateurs se mettent d’accord pour procéder à un second test soumis à des mesures plus précises : deux traits alignés seront tracés au bas des jambes du sujet, perpendiculaires aux tibias. Même si la différence entre la longueur des jambes est seulement de quelques millimètres, on devrait pouvoir observer l’allongement par le fait que les deux traits ne seront alors plus alignés.
Le deuxième expérimentateur se soumet, couché sur le dos, aux mêmes procédures que pour le test précédent. Après son intervention, le guérisseur, tenant légèrement soulevée la jambe allongée, fait remarquer une différence de quelques millimètres entre les traits auparavant alignés. Toutefois, lorsque la jambe repose bien tendue sur le sol, la différence notée disparaît. Échec apparent du guérisseur. Évidemment, une différence de longueur plus grande rendrait le test plus concluant.
Malaise paralysant
Le guérisseur déclare alors que, s’il s’était trompé et avait allongé la jambe la plus longue, le sujet serait immédiatement pris d’un tel malaise locomoteur paralysant qu’il sortirait de la pièce sur une civière. Les expérimentateurs voient là un test beaucoup plus concluant qu’un allongement de jambe, à peine perceptible, de quelques millimètres. Ils se disent tous deux prêts à subir le test immédiatement, tout en déchargeant, par écrit, le guérisseur de la responsabilité de toute conséquence fâcheuse.
Pour des raisons éthiques, le guérisseur décline la demande de poursuivre sur cette voie. Il ne veut pas causer de tort à personne. C’est tout à son honneur… Mais les sceptiques présents ne peuvent s’empêcher de penser que c’est une façon élégante de se désister. Ils sont convaincus qu’il s’agit d’une bravade faisant office d’échappatoire. D’autant plus que le guérisseur se ravise : au début, le malaise serait immédiat, puis l’effet pourrait prendre quelques minutes, temps qu’il rallonge tout de suite à une durée de peut-être trente bonnes minutes.
Pour démontrer sa bonne volonté, le guérisseur mentionne que son père, rebouteur lui aussi et de qui il a tout appris, n’aurait peut-être pas les mêmes scrupules ; l’erreur d’allonger la mauvaise jambe est déjà arrivée à son père et elle fut suivie des graves conséquences mentionnées. Le guérisseur propose de demander à son père sa participation par téléphone. À la fin d’une conversation téléphonique de quelques minutes, il déclare que son père accepte, mais à contrecœur, d’allonger la mauvaise jambe.
Protocole initial
Les expérimentateurs sceptiques préparent ainsi un protocole expérimental dans lequel le guérisseur détermine la jambe la plus longue, qu’il s’apprête à allonger encore plus. Ils proposent de vérifier objectivement les conséquences fâcheuses découlant d’une erreur volontaire du guérisseur de la façon suivante : au début de l’expérience, le sujet fera 40 pas dans la salle en moins de 40 secondes ; après l’intervention du guérisseur, le sujet devra faire 40 pas dans la salle en moins de deux minutes, démontrant ainsi qu’il peut marcher sans trop de problèmes et que la paralysie annoncée ne s’est pas produite.
Si le sujet, dont la jambe la plus longue aura été allongée encore plus, prend plus de 2 minutes pour faire 40 pas autour de la salle, l’intervention du guérisseur sera jugée un succès. Il aura réussi de façon conclusive à causer, par sa seule pensée, un trouble locomoteur important au sujet. Les expérimentateurs sont sûrs de pouvoir trouver des dizaines de courageux sceptiques prêts à risquer la paralysie pour l’avancement de la science.
Pour éviter que toute force indue soit malencontreusement exercée sur la jambe du sujet, les expérimentateurs stipulent que le guérisseur ne pourra toucher que le bout des hanches et des malléoles du sujet. Les pressions exercées par le guérisseur sur le sujet ne devront pas excéder 100 grammes. Une caméra filmera le déroulement de l’expérience, autant pour s’assurer que le protocole soit suivi à la lettre que pour régler les éventuelles contestations.
Protocole final
Peu avant la date prévue de l’expérience préliminaire formelle, le guérisseur-fils nous annonce que, finalement, son père ne se résigne pas à volontairement causer du tort à un patient. Nous proposons alors un autre protocole expérimental : le guérisseur devra allonger la « bonne jambe » (la plus courte) d’un sujet dont les jambes ont un différentiel de longueur d’au moins 20 millimètres. La vérification de l’allongement se fera en mesurant le décalage entre deux traits auparavant alignés.
Pour démontrer que le sujet était en bonne forme avant l’expérience, nous lui demandons de faire 40 pas chronométrés dans la salle. S’il fait, après l’intervention du guérisseur, le même nombre de pas dans à peu près le même temps, nous conclurons que sa forme physique ne s’est pas détériorée. Il pourra aussi indiquer si, à son avis, l’intervention du guérisseur a modifié sa démarche.
Nous déposons un poids d’environ dix kilogrammes sur les genoux du sujet juste avant la mesure. De cette façon, nous nous assurons que les jambes du sujet sont similairement toutes deux bien à plat lors des mesures. Pour garantir que les traits soient perpendiculaires aux tibias, nous utilisons une règle munie d’une tige de bois fixée à angle droit avec la règle ; cette tige est déposée entre les genoux du sujet, parallèlement aux jambes.
Déroulement de l’expérience
À l'intention du guérisseur et de la demi-douzaine d’observateurs sceptiques présents, l’animateur lit chaque procédure du protocole ; le guérisseur et l’expérimentateur datent et signent ce protocole, confirmant ainsi l’avoir bien compris. L’expérience peut alors commencer selon les étapes prévues dans le protocole, qui seront d’ailleurs suivies à la lettre.
L’animateur lit les étapes du protocole (à la fin de l'article) et s’assure que chacune est bien exécutée avant de passer à la suivante. Les gestes et paroles du sujet, du guérisseur et de l’expérimentateur sont filmés par un caméraman. L’expérience se déroule sans anicroche.
Résultats prévisibles
Notons qu’avant l’intervention du guérisseur, la jambe droite du sujet apparaît significativement plus courte que sa jambe gauche. Nous estimons cette différence de longueur à « environ » 20 millimètres, car il est difficile de mesurer précisément une différence de longueur à partir de pieds obliques, ronds et mous. La différence observée est jugée acceptable par le guérisseur et l’expérimentateur.
Le guérisseur effectue quelques touchers des hanches, des jambes et des bras du sujet, déterminant quelle jambe il faut allonger. Sans prendre plus de temps, il déclare que les deux jambes sont maintenant de la même longueur.
Du début à la fin de l’expérience, on observe que les pieds du sujet n’avancent ni ne reculent ; ils restent toujours immobiles au même endroit. Leur distance de la bordure du tapis de sol demeure toujours la même (voir les images « Avant », « Durant » et « Après »).
Le critère objectif de mesure d’allongement de la jambe est sans appel. Les traits tracés sur le bas des tibias sont toujours précisément alignés après l’intervention du guérisseur. Aucun changement, aucun décalage, aucun allongement. Échec total du guérisseur.
Réactions du guérisseur
L’expérience proprement dite n’a duré qu’environ cinq minutes. La discussion au sujet des résultats a, par contre, pris plus de vingt minutes, car le guérisseur a immédiatement et abondamment contesté la façon dont la mesure d’allongement avait été faite.
Bien qu’il avait accepté et signé le protocole, il ne semblait plus d’accord sur la méthode de vérification du succès de l’expérience. Il affirmait que la jambe avait été allongée à la hauteur de la hanche et non à la hauteur de la cheville. Il soutenait maintenant qu’il « avait rééquilibré le bassin pour le rendre parallèle à la colonne » !
Cette nouvelle façon de voir contredisait toutefois la stratégie annoncée d’allonger la jambe la plus courte. De plus, si le bassin penchait d’un côté, les jambes auraient pu être de même longueur puisque ce serait plutôt l’angle que le bassin fait avec la colonne qui serait la cause du décalage de hauteur entre les jambes. Après tout, voilà 35 ans qu’il pratique le métier de rebouteur, il doit bien savoir comment la guérison s’effectue…
Les faibles excuses du guérisseur ne peuvent cacher le fait que rien n’a changé à la suite de son intervention. Les pieds du sujet montraient toujours le même décalage d’environ 2 cm. Les traits tracés sur ses tibias étaient toujours alignés. Et personne n’a vu les hanches du sujet se « rééquilibrer ». Le sujet n’a ressenti aucune amélioration dans sa démarche au cours des 40 pas faits après l’intervention du guérisseur. Il se sert d’ailleurs toujours d’une talonnette dans sa chaussure droite pour l’aider à marcher plus normalement.
Remerciements cordiaux
Nous remercions chaleureusement le sujet qui s’est si gentiment prêté à l’expérience, de même que l’animateur et le caméraman pour leur aide essentielle à bonne marche des procédures. Nous félicitons aussi le sympathique guérisseur pour son inébranlable courage : il a risqué son honneur en venant tester objectivement un don qu’il pensait détenir depuis 35 ans. Il n’a pu démontrer qu’il possédait le pouvoir paranormal d’allonger une jambe par la seule force de sa pensée ; il a été contraint de reconnaître son impuissance – vu l’absence totale de résultats.