Actualité
Le contraste entre la démarche scientifique et le chemin de la foi saisit et laisse perplexe. Un dialogue fructueux est-il possible entre science et croyance ? Et où puiser un réconfort satisfaisant ?
Les sceptiques tentent de distinguer les croyances des connaissances. La plupart des tenants du paranormal et des pseudosciences estiment (à tort) que leurs pratiques s’inscrivent dans le domaine des connaissances bien établies. Ils seront même offusqués qu’on laisse entendre qu’elles ne relèveraient que de croyances non vérifiées. La religion bénéficie d’une indulgence particulière à cet égard. Elle ne craint pas d’être montrée du doigt en tant que croyance ; elle s’affiche même comme telle.
Pseudosciences et religions recherchent tout de même une approbation officielle. Les granules homéopathiques sont distribuées en pharmacie, pas au comptoir de bonbons. L’acupuncture fait partie d’un ordre professionnel reconnu au Québec, au même titre que l’Ordre des architectes ou l’Ordre des ingénieurs. Et les grandes religions présentent une façade de respectabilité et de probité enviée.
Ces croyances font d’ailleurs partie des « savoirs » traditionnels : elles n’ont pas à démontrer scientifiquement leur efficacité hors de l’effet placebo. Santé Canada pourra accorder un numéro d’identification d’une drogue (DIN) sur la base de l’usage traditionnel d’un médicament homéopathique. Les religions reconnues n’ont pas à prouver l’efficacité de la prière ou la réalité du miracle.
Au-delà des similarités mentionnées entre pseudosciences et religions, il semble que les religions répondent à un besoin fondamental de l’être humain, celui de donner des réponses rassurantes au sens de la vie et de la mort. Un récent débat (1) entre un athée et un croyant pourrait nous aider à mieux comprendre pourquoi le dialogue entre science et religion n’est pas possible.
L’objet de la science
Cette rencontre a été organisée par Médiaspaul, éditeur de la correspondance entre Cyrille Barrette, biologiste athée, et Jean-Guy Saint-Arnaud, un jésuite qui a consacré sa vie à l’animation spirituelle. Les deux auteurs ont échangé sur leur vision respective à propos de certaines questions fondamentales, telles que « D’où venons-nous ? » et « Qui sommes-nous ? », tout en soulignant leurs points de désaccord.
D’emblée, le biologiste a fait l’éloge de la démarche scientifique, lente, coûteuse, imparfaite, admet-il, mais imbattable pour nous aider à mieux comprendre le fonctionnement de la nature (2). C’est cette approche du réel particulière et rigoureuse qui nous a permis d’établir les lois de la physique, de la chimie et de la biologie ; ces dernières ont ouvert la voie aux prodigieuses découvertes du cosmos, de la bactérie et de l’ADN. La science se préoccupe de tout phénomène naturel : la matière, ses manifestations énergétiques et ses propriétés émergentes, telles la vie, la conscience et la pensée.
D’autre part, la science ne peut rien dire sur Dieu, le surnaturel ou la vie après la mort, qui sont les objets d’étude favoris de la religion. Sur ces sujets, il n’y a pas de données objectives sur lesquelles elle pourrait s’appuyer. La science s’abstient donc de s’y référer. De l’avis du biologiste, les discours de la science et de la religion sont incompatibles et non complémentaires : l’un n’améliore ni ne complète le discours de l’autre. L’écoute est possible, mais pas le dialogue.
Le cas des miracles
Pourtant, les miracles pourraient constituer des cas où science et religion se rencontrent. Une guérison surprenante se produit ; elle semble violer les lois de la nature. Après s’être assuré du fait, le scientifique tentera d’en découvrir les raisons ; il cherche l’explication naturelle qui lui échappe. Il n’aura de cesse que lorsqu’il l’aura trouvée.
Dans son évaluation d’une guérison présumée miraculeuse, l’Église catholique procédera d’abord de la même façon que le scientifique. Elle vérifiera les circonstances entourant le phénomène, tout en s’assurant qu’il y a bien eu prière d’intercession pour attribuer le miracle au saint impliqué. Son comité scientifique tentera en premier lieu d’expliquer le miracle par des causes naturelles.
Toutefois, si de minutieuses recherches ne donnent pas de résultat concret, l’Église se préparera à annoncer officiellement un miracle et s’empressera de l’attribuer au saint intercédé. Elle fait alors appel à une explication surnaturelle, mettant fin à toute recherche ultérieure.
Par contre, le scientifique continuera de chercher une explication naturelle. Il s’interdit d’avoir recours à une explication surnaturelle, qui n’explique rien et ne fait qu’un constat d’ignorance. Pour lui, il n’existe que des guérisons inexpliquées. « L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence », ajoute le biologiste. Les saints ne sont pas canonisés par la science, mais bien par l’ignorance, par une intervention divine « bouche-trou ».
L’Église révisera-t-elle le statut de miracle accordé par défaut à une guérison exceptionnelle si une avancée de la médecine permet aujourd’hui de l’expliquer ? On pourrait en douter, car cela signifierait la révocation du statut de sainteté accordé prématurément à une personnalité religieuse.
Le point de vue de la foi
L’opinion du jésuite sur l’incompatibilité entre science et religion diffère sensiblement de celle du biologiste. Le jésuite soutient qu’il a besoin des sciences et qu’il s’en sert lorsqu’il fait appel à l’exégèse de textes bibliques, à l’archéologie ou à la sociologie religieuse. Le phénomène religieux requiert aussi selon lui une approche d’analyse scientifique. Toutefois, il admet que la science ne peut avoir Dieu comme objet.
Lorsque l’objet est mystérieux, on procède par analogie. Le jésuite soutient que chaque objet doit avoir sa méthode propre. En appliquant la même méthode à tous les objets, on verse dans l’absolutisme. On n’étudie pas la morale avec les mêmes outils que ceux avec lesquels on examine le « chromosome du cricket ».
On n’aura jamais fini de comprendre un objet mystérieux. Il y a de l’obscurité dans le mystère de Dieu et le mystère chrétien, mais aussi beaucoup de lumière, pourvu qu’on l’étudie avec les yeux de la foi, ajoute le jésuite. La foi n’est pas aveugle : un grand nombre de savants trouvent de bonnes raisons de croire en Dieu.
De plus, le mystère de la résurrection du Christ est, à la fois, assez clair pour entraîner la foi et assez obscur pour laisser à chacun la liberté de croire. C’est par amour que le Seigneur a voulu sauver son peuple et l’amour ne commence pas par des preuves, poursuit le jésuite. Selon Pascal, il y a plusieurs façons de démontrer des vérités : « Il y a des choses que l’on ne prouve qu’en demandant à tout le monde de faire l’expérience de ce dont on parle. »
Et puis, il y a l’assentiment libre et éclairé d’adhérer ou non au message chrétien. Dieu nous laisse cette latitude. D’autre part, si la foi est un don de Dieu, il ne faudrait pas se sentir coupable de ne pas l’avoir et de ne pas adhérer à une religion, chrétienne ou autre.
Finalement, le jésuite reconnaît la faillite du dialogue entre raison et foi. Cependant, il reproche au scientifique d’avoir utilisé une pétition de principe, soit d’avoir accepté comme prémisse que la science ne pouvait rien dire sur Dieu. Il ne pouvait alors qu’arriver à la conclusion que le dialogue entre science et religion n’est pas possible.
Une affaire de confiance
La confiance au témoignage semble être au cœur de la démarche du croyant. Il y a de l’intelligence, soutient-il, à donner sa confiance à un témoignage crédible. Le scientifique lui-même fera confiance aux conclusions des savants qui l’ont précédé. Il ne refera pas les mêmes expériences.
De même, le croyant a confiance aux témoins de la Résurrection (du Christ) ; son analyse des textes lui démontre qu’ils sont dignes de confiance. Il croit aussi que la Grande-Bretagne est bien une île. Même s’il n’en a jamais fait le tour, il se fie aux géographes qui l’affirment.
Le biologiste admet qu’il tient généralement pour acquises les découvertes scientifiques du passé. Toutefois, sa confiance est provisoire ; rien n’est fixé pour toujours en science. La confiance du scientifique repose aussi sur des milliers de corroborations ultérieures, provenant de différents domaines et cohérentes entre elles.
Il ne lui semble pas utile de refaire toutes les expériences passées. Il se base sur les résultats acquis pour faire des prédictions sur une question précise qu’il étudie. S’il n’y a pas confirmation, il pourra les réviser en partie ou en restreindre le domaine d’application.
La confiance dans les témoins de la Résurrection n’est pas de même nature que la confiance aux géographes. Dans le premier cas, il ne reste plus que les écrits de témoignages, datant de millénaires, provenant de gens qui peuvent se tromper ou vouloir nous tromper. Une vérification objective n’est pas possible. N’y aurait-il pas aussi des témoignages contradictoires qui n’auraient pas passé à l’histoire ?
D’autre part, l’insularité de la Grande-Bretagne a été vérifiée depuis des millénaires par les millions de gens qui en ont fait le tour en bateau et par tous ceux qui ont dû prendre un bateau pour la quitter. Et, il est toujours possible d’en faire la vérification aujourd’hui. D’autres méthodes convergent aussi vers la même conclusion d’insularité de la Grande-Bretagne, tels un simple vol en avion ou les photos prises des satellites.
Une question de doute
Douter que la Grande-Bretagne est une île n’est pas raisonnable ; douter que le Christ soit ressuscité est assurément raisonnable. En plus d’être une proposition objectivement aujourd’hui invérifiable, la résurrection du Christ repose sur un petit nombre de témoignages visuels de personnes qui avaient intérêt à proclamer le fait.
N’oublions pas que des témoignages contradictoires existent : par exemple, les Juifs n’acceptent pas la Résurrection. De même, une foule de religions ne reconnaissent pas la résurrection du prophète Christ puisqu’elles font confiance en leur propre prophète. Alors qu’un hurluberlu qui nierait l’insularité de la Grande-Bretagne ne serait même pas écouté par son voisin !
La science ne conclut pas à partir de témoignages, même s’ils sont très nombreux. Des millions de malades ont soutenu avoir été guéris par des médicaments homéopathiques. La science en doute puisque les hautes dilutions homéopathiques ne laissent plus une seule molécule active dans le médicament. Des études cliniques randomisées à double insu n’ont pu démontrer un taux de guérison au-delà de l’effet placebo. Les nombreux témoins se trompaient sur la cause effective de leur guérison, qui était à hauteur de leur désir de croire en l’efficacité du médicament.
Un effet placebo semblable se produit lorsqu’un croyant estime que ses prières ont été exaucées, car aucune étude scientifique n’a démontré l’efficacité de la prière d’intercession au-delà du doute raisonnable. Dans des conditions cliniques contrôlées, le groupe de patients pour lequel on prie, à leur insu, ne se porte pas mieux que celui pour lequel on ne prie pas (3).
Par ailleurs, la démarche scientifique commence souvent par une intuition géniale, mais cette dernière devra être rigoureusement vérifiée. Le désir de croire qu’on a eu une brillante idée ne doit pas nous faire sauter les étapes d’une expérimentation soignée et d’une analyse complète. La valeur d’une théorie dépend de la profondeur du doute qui aura servi à la construire, se plaît à rappeler le biologiste. La science ne progresse qu’en étant parfaitement honnête et transparente.
La foi, c’est comme l’amour
Tenter d’expliquer pourquoi certains ont la foi et d’autres pas requiert sans doute une analyse psychologique en profondeur, car la foi est a-rationnelle. Comme l’amour, elle dépend pour naître et grandir de l’interaction d’un grand nombre de facteurs émotionnels, tels l’attirance, l’intuition, l’espoir ou la peur.
Un chercheur, pourtant très rigoureux et très rationnel dans son travail, peut adhérer à une croyance religieuse ; il le fait alors pour des raisons largement émotionnelles. Par ailleurs, s’il mêle les deux discours, il court le risque de n’être compris ni par le scientifique ni par le croyant. On ne peut améliorer la science en y introduisant des éléments de foi. On ne peut expliquer ou justifier sa foi par des raisonnements scientifiques.
Le choix de la lucidité
Du point de vue de l’athée, le phénomène de la foi se passe entièrement à l’intérieur de l’esprit humain. Rien dans la nature ne lui indique qu’un Dieu aurait créé le monde, s’en occuperait, encore moins aimerait la moindre de ses créatures.
Au contraire, la création aléatoire, destructrice et indifférente des évolutions cosmique et organique démontre amplement que l’Univers n’existe pas pour rendre l’humain heureux. La communauté humaine doit elle-même inventer les conditions de son épanouissement.
La foi en un Dieu bienveillant serait-elle l’ultime placebo ? Elle peut guérir notre esprit de l’indifférence manifeste de l'Univers envers nos souffrances et notre mort. Elle nous permet parfois de faire de grandes choses avec l’espoir qu’elles ne seront pas vaines. Elle offre une réponse rassurante au néant.
L’athée préfère voir le monde tel qu’il est. Mieux comprendre le fonctionnement de la réalité lui semble un moyen plus sûr de pouvoir la transformer à sa mesure. Le sceptique, comme l’athée, choisit la lucidité.
Notes
1. Débat tenu le 14 mars 2013, intitulé : « Athéisme et foi », à l’occasion du lancement du livre Lettres ouvertes - Correspondance entre un athée et un croyant, publiée aux Éditions Médiaspaul. Échanges entre : Cyrille Barrette, professeur émérite de biologie de l’Université Laval, auteur de Mystère sans magie et Le miroir du monde ; Jean-Guy Saint-Arnaud, jésuite, docteur en sciences religieuses et auteur de nombreux titres à succès sur la spiritualité.
2. Le contenu de ce texte s’inspire du débat entre Cyrille Barrette et Jean-Guy Saint-Arnaud. Il rapporte essentiellement ce que j’ai compris de leurs propos, auxquels j’ai ajouté, ici et là, des commentaires additionnels. Pour connaître leur pensée exacte et complète, consultez leurs « Lettres ouvertes », publiées chez Médiaspaul.
3. LARIVÉE S. et G. TURCOTTE. « Études sur la prière pour autrui : critiques méthodologiques, épistémologiques et éthiques », Revue québécoise de psychologie, 2009, volume 30(1), pp. 233-252. Aussi, Québec sceptique, numéro 70, pages 36-48.