Scepticisme
Canadian Atheist est un blogue indépendant où plusieurs collaborateurs publient des articles pouvant intéresser les athées, laïques, humanistes et libres penseurs canadiens. Le sceptique Louis Dubé s’est prêté aux questions de Scott Douglas Jacobsen du blogue Canadian Atheist.
Scott Douglas Jacobsen :
Quels sont vos antécédents familiaux en ce qui concerne la culture, la géographie, la langue et la religion ?
Louis Dubé :
Je suis né et j’ai grandi au Québec en tant que catholique au sein de la culture française dominante de la deuxième moitié du XXe siècle. Vers 18 ans, j’ai commencé à douter sérieusement de la validité de la religion en tant que vision du monde. Toutes les religions me semblaient être des mythes pleins de contradictions et en opposition avec de nombreuses découvertes scientifiques en biologie (évolution des espèces) et en astronomie (notre place dans le cosmos). Je suis finalement devenu sceptique à l’égard de toutes les affirmations dépourvues de preuves matérielles et d’arguments valables dans l’interprétation des faits pertinents.
Jacobsen :
Quels ont été les moments clés ou les leçons pédagogiques qui vous ont guidé vers une vision plus sceptique du monde ?
Dubé :
Avant d’avoir 20 ans, j’avais lu les ouvrages de certains philosophes et romanciers français (Albert Camus, Jean-Paul Sartre). Mais c’est vraiment le philosophe anglais Bertrand Russell (Why I am not a Christian) qui m’a convaincu de la nature mythique des religions, avec ce que j’ai ressenti alors comme de très bons et très clairs arguments contre les croyances fondées sur les dogmes religieux. À peu près à la même époque, j’ai aussi entendu parler du scepticisme de l’un de ses pionniers, Martin Gardner (Fads and Fallacies in the Name of Science). Ces deux auteurs ont largement contribué à mon approche sceptique à l’égard de prétentions non fondées.
Jacobsen :
Dans la culture canadienne ou québécoise, qui sont les fraudeurs de toujours ? Quels sont ceux qui viendront ? Comment le public peut-il se protéger de leurs fausses représentations ? Enfin, la culture francophone offre-t-elle une approche différente pour les types de fraudes, que ce soit la médecine alternative (par exemple, le Reiki), les sectaires, les spiritualistes ou les gourous du Nouvel Âge, par rapport à la culture anglophone ? Mon hypothèse est très probablement que non.
Dubé :
Il y a une trentaine d’années, lors de la fondation de notre association Les Sceptiques du Québec, les astrologues et les diseuses de bonne aventure étaient relativement populaires. Notre organisation sceptique a consciencieusement réfuté leurs revendications et même offert (pendant environ 25 ans) un « concours de prédictions » pour prouver que n’importe qui peut atteindre au hasard le même pourcentage de bonnes prédictions. Nous nous opposons naturellement aux prétentions paranormales usuelles : fantômes, canalisations, ovnis, colliers miraculeux, monstres imaginaires, etc. Nous nous efforçons également de réfuter toutes sortes de prétentions pseudoscientifiques : homéopathie, énergie gratuite, remèdes miraculeux de tout type, théories du complot, etc.
L’éducation, notre mission première, est probablement le moyen le plus sûr de protéger le public de ces fausses déclarations. Ce n’est pas une tâche facile, elle est toujours à refaire, mais cela ressemble à ce que font les sceptiques du monde entier, quelle que soit leur langue.
Jacobsen :
Quels sont les activités et les services fournis par les Sceptiques du Québec et son magazine Le Québec Sceptique ?
Dubé :
Nous organisons des conférences mensuelles et publions un magazine (70-80 pages) trois fois par an. Les conférenciers que nous invitons sont des universitaires, des scientifiques, des communicateurs scientifiques ou des auteurs de livres reliés au scepticisme. Les articles que nous publions proviennent des mêmes types de personnes et de sceptiques locaux. Aucun sujet, aussi controversé soit-il, n’est interdit. Pour de franches discussions, nous avons également invité des astrologues, des ufologues, des conspirateurs, des religieux ou des théologiens.
Nous offrons un prix de 10 000 $ à ceux qui sont prêts à prouver leurs prétentions paranormales selon un protocole expérimental rigoureux. Jusqu’à présent, plusieurs se sont présentés mais aucun n’a réussi. Nous hébergeons également sur notre site Web une traduction française du Dictionnaire sceptique de Robert T. Carroll et du Quackwatch de Stephen Barrett.
Jacobsen :
Quelle est la façon de penser du scepticisme ? Comment cela diffère-t-il du cynisme ?
Dubé :
Notre type de scepticisme ne vient pas d’une position philosophique rigide et dogmatique telle que le cynisme. Il ne s’agit pas du doute systématique, mais du doute méthodologique : c’est plus une méthode permettant de s’assurer que nos idées sont raisonnablement justifiées par des observations quantifiables et des résultats de tests reproductibles. On dit souvent que les vrais sceptiques n’expriment pas d’avis avant d’être confrontés à des démonstrations rigoureuses, en particulier au sujet d’affirmations extraordinaires.
Notre approche, comme celle de la plupart des sceptiques, suit la démarche scientifique : observer la réalité, formuler des hypothèses et tester rigoureusement les prédictions découlant de ces hypothèses. Seules les prédictions correctes donnent à une théorie une chance d’être juste et utile.
Jacobsen :
Quelles sont les données démographiques approximatives des Sceptiques du Québec et du Québec Sceptique ?
Dubé :
Notre association compte environ 300 membres et vend environ 250 exemplaires de chaque numéro de notre magazine Le Québec sceptique. Nous gérons également un forum sceptique où près de 500 000 messages ont été échangés au cours des 20 dernières années par plus de 5 000 abonnés provenant de la communauté sceptique française et internationale, ainsi que par d’autres personnes voulant échanger. Plusieurs expriment des points de vue opposés, cela conduit à des discussions animées.
Jacobsen :
Qui sont les alliés de la lutte canadienne — anglophone et francophone — contre la pseudoscience, la pseudo-histoire, la pseudo-médecine et les absurdités en général ?
Dubé :
Nous avons quelques alliés dans la région de Montréal. La plupart sont des organismes francophones tels que l’Agence Science-Presse du côté sceptique et l’Association humaniste du Québec du côté laïque. L’Organisation pour la science et la société, organisme anglophone de l’Université McGill, traite de nombreuses prétentions pseudo-médicales, comme d’ailleurs plusieurs blogueurs francophones et anglophones du Québec.
Nous restons naturellement en contact avec certaines organisations sceptiques internationales francophones, telles que l’Association française pour l’information scientifique et le Comité belge pour l’analyse critique des parasciences.
Jacobsen :
Qu’est-ce qui rend certaines croyances et certains dogmatismes plus dangereux que d’autres, lorsque les choses cessent d’être comiques de par leur absurdité même ? Comment peuvent-ils surgir dans des sectes, des religions, des idéologies économiques, des fronts hypernationalistes, etc. ?
Dubé :
Les islamistes représentent probablement l’un des fondamentalismes religieux les plus dangereux ; ils exercent un pouvoir politique dans plusieurs pays et certains financent de grandes organisations terroristes. Il existe également plusieurs religions chrétiennes très extrémistes en Amérique du Nord, notamment contre la contraception, l’avortement, les soins médicaux et les transfusions sanguines, dont nous devrions essayer de réduire l’influence avec des faits scientifiques. Lorsque la religion se mêle de politique, la liberté en souffre généralement beaucoup.
Jacobsen :
Quelles sont les initiatives prévues pour 2019 chez les Sceptiques du Québec ? Quelles sont les prétentions pseudoscientifiques et frauduleuses les plus visibles de la société canadienne ?
Dubé :
Notre mission principale est d’améliorer la pensée critique de nos membres et du grand public. Les fausses nouvelles scientifiques posent de grands défis à cet égard. Nous continuerons également d’organiser des conférences et de publier des articles et des analyses rigoureuses afin d’améliorer les connaissances scientifiques.
L’homéopathie, l’acupuncture et la chiropratique ont acquis un statut officiel dans notre province contre le meilleur jugement de la communauté scientifique. Nous nous opposerons certainement à leur emprise sur des personnes ignorant le manque de preuves de leur efficacité. Les prétentions médicales de différents types devront être examinées, autant en ce qui regarde le traitement et les médicaments que l’alimentation. Nous continuerons sans aucun doute à mener des discussions sérieuses sur de nombreux sujets d’intérêt pour nos membres concernant la religion, l’ufologie et les théories du complot.
Jacobsen :
D’autres pensées ou sentiments basés sur l’interview d’aujourd’hui ?
Dubé :
Le besoin de pensée critique est aussi important aujourd’hui qu’il l’était dans les décennies précédentes. Un accès aisé aux informations via Internet présente le défi supplémentaire de devoir vérifier bien d’autres affirmations et théories douteuses. Heureusement, il existe plusieurs sources journalistiques sceptiques et rigoureuses sur lesquelles nous pouvons compter. Nous devons seulement être conscients de nos partis pris, consulter régulièrement de telles sources fiables, vérifier les faits et essayer d’exercer un jugement nuancé. Beaucoup de travail nécessaire et… agréable nous attend.
Jacobsen :
Merci, Louis, de vous être prêté à cette rencontre.
1. Source : Site Web de Canadian Atheist : https://www.canadianatheist.com/2019/01/dube-jacobsen/
Traduction de Louis Dubé.
Scott Douglas Jacobsen est le fondateur de In-Sight : Independent Interview-Based Journal et de In-Sight Publishing. Il est aussi auteur ou co-auteur de plusieurs livres électroniques : https://in-sightjournal.com/ebooks/.
Louis Dubé est président des Sceptiques du Québec et rédacteur en chef du magazine Le Québec sceptique. Dans ses réponses aux questions, il exprime son opinion personnelle.